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Archive for août 2007

NOTES SUR LA TRADITION – Luc-Olivier d'ALGANCE – revue "La Place Royale", décembre 1991

   Il n'est pas rare de voir de véritables ennemis de la tradition s'en prétendre les défenseurs. Défendre la lettre et les formes anciennes, et veiller jalousement à ce que nul esprit n'en vienne vivifier les écorces mortes ; – telle est la stratégie ordinaire des ennemis du recommencement, mainteneurs de la mort. Rien n'échappe à la domination de l'exotérisme. Cette tendance funeste entraîne aussi certains dévots à se dévouer d'avantage à leur religion, – ou du moins à ce qu'ils peuvent en comprendre. – qu'à Dieu lui-même. On se soucie d'avantage de se distinguer de son voisin que d'approfondir sa propre vérité, qui, au demeurant est aussi la vérité du voisin, de même qu'on cherche d'avantage à réformer le monde qu'à se réformer soi-même.

   La Tradition est ce qui transmet les forces vives de l'Origine et non point l'adoration confite des fruits morts. La Tradition est la germination du Sens et non sa conservation. D'où l'importance extrême des oeuvres contemporaines ; elles seules témoignent de la perpétuité. Si la chaîne d'or de la transmission est rompue, le passé et l'avenir s'étiolent et le présent devient l'inhabitable facture, – espace de déhiscence, exil, abîme et terreur.

   L'idée de Tradition se confond avec la réalité de la filiation spirituelle. Les chefs-d'oeuvre de l'art et de la littérature ne demeurent tels dans notre mémoire que s'il sont des exemples suivis. Le classique est celui qui exige sa perpétuité dans une oeuvre contemporaine proférée par une bouche vivante. Vénérer les "classiques" comme de purs objets détachés de notre étrange aujourd'hui est une étonnante perversion intellectuelle. On songe ici aux fondamentalistes religieux qui réglementent les tenues de plage et sont, pour ainsi dire, les "Lagarde&Michard" de la religion, ou, mieux encore, leurs "narratologues".

   Rien n'est plus inconvenant que le triomphe de la lettre morte. Les prodigieuses forces latentes des théologies, des poésies, des mémoires, écrites jadis et naguère requièrent, afin d'être éveillées, l'audace de ces contemporains qui ne consentent plus à n'être que des arpenteurs du passé ou de profanes exégètes. Si, comme l'enseigne la Tradition, le meilleur en nous est fidélité aux oeuvres vives de la Sagesse, n'est-ce point là une invitation à reprendre le sens et l'allure du Dit ancien et de peupler de sa présence notre présent ?

   A quoi bon lire Homère, Chrétien de Troye ou Dante, si ce n'est pour en être les fils, avec cette fidélité, cette déférence, mais aussi cette liberté qui font de notre ressouvenir des oeuvres tout autre chose qu'une classification entomologique ou une quelconque réglementation du "bon goût".

   Sauf à faire sienne la Vocation des oeuvres anciennes, l'ignorance est préférable. Il est, certes, toujours aventureux de répondre à un appel venu de loin mais à ceux qui ne confondent pas l'habit de l'oeuvre avec son Sens, la chance sera offerte de susciter ces beautés nouvelles, – lesquelles ne sont que les preuves inconnues ou oubliées de l'Intemporel.

   

   

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